Allégorie sur la gauche et la droite politique
À quatorze ans, j'ai fait mon entrée dans l'univers de la politique, un sac sur le dos. Avant de mettre définitivement les pieds dans ce monde rocambolesque, qui donne parfois la migraine, je devais m'arrêter au poste de triage. Devant le vieil homme à l'air sévère, de petites lunettes carrées sur le bout d'un nez aquilin et des cheveux argentés éparpillés sur un énorme crâne nervuré, je vide le contenu de mon sac: valeurs, aspirations, qualités, défauts, quelques épisodes clés de mon éducation, etc.
Le vieil homme se penche sur les facteurs étalés sur son comptoir. J'ai l'impression qu'en plus de scruter attentivement le moindre détail de ce que je lui présentais, le vieil homme reniflait. Sans doute que son long nez lui permet de sentir des choses que ses yeux ne voyaient pas. Pour toute réaction à son examen, le vieil homme, armé d'une grande plume, prend des notes sur un petit parchemin. Je n'arrive pas à lire, car aussitôt écrits, les mots s'effacent, ou plutôt s'enfoncent dans le matériel.
Après une interminable attente, le vieil homme lève sls yeux vers moi et me dit, d'une voix rauque et usée: «À gauche, mon garçon». Il m'explique vaguement que cette direction est celle qui me conviendra le mieux, selon ses profonds et savants calculs. Il termine en me disant que si je le désirais, mon dossier pourrait être réévalué dans quelques années par le secrétaire à la réorientation.
Il semblerait qu'on ait choisi pour moi où je devais me situer sur l'échelle (horizontale) politique. Du côté gauche, un inconnu m'a dit que si je demandais une réorientation, je devrais être certain que la gauche ne me convenait plus. Il est possible de leurrer le secrétaire, mais pas son for intérieur. Si je m'aventure du côté droit alors que ma place est toujours à gauche, je risque alors d'être condamné à continuellement changer de direction, jusqu'à m'en faire des ennemis des deux bords.
Depuis, je n'ai jamais demandé au secrétaire de me réorienter. Ce n'est pas parce que mes valeurs n'ont pas évolué ou que je n'ai jamais senti que la gauche ne me convenait pas. C'est plutôt que les années qui ont coulées depuis mon arrivée m'ont permises de connaître les fondements et les critères d'admissibilités du côté droit. J'admets que certains aspects sont attirants et me conviendraient, mais il semble que l'accès aux côtés vient en forfaits indissociables et exclusifs.
Or, le forfait de droite pervertirait davantage ma véritable nature que le forfait de gauche. Comme plusieurs autres, je reste près de la frontière séparant la gauche de la droite. Je discute avec les gens de l'autre côté qui se tiennent également près de la frontière. Je vois ce qui se passe à droite, je fais miennes quelques-unes des idées qui s'y trouvent, mais tout ça demeure officieux, jamais officiel. Parfois, je recule, me replaçant davantage vers la gauche, mais je ne traverse jamais.
Cette petite histoire raconte comment je me sens à l'intérieur du discours gauche-droite de la politique. À la base, mes valeurs ne sont ni progressistes ni conservatrices; on a déterminé qu'elles étaient majoritairement progressistes, donc de gauche. Au départ, mes valeurs sont tout simplement... mes valeurs. Elles répondent ni à un besoin de progresser ou de conserver quelque chose, mais plutôt à un besoin d'assurer mon bien-être — rien d'égoïste là-dedans, juste un état normal que certains essaient de renier —, qui passe inévitablement par celui de mes proches et de la société dans laquelle j'évolue.
Il est vrai que les partis de gauches répondent mieux à mes aspirations, mais pas à leur totalité. Évidemment, on ne me demande pas d'oublier ou de renoncer à mes valeurs «non-progressistes», mais on ne m'offre pas les moyens de concilier mes valeurs lorsque j'entre dans l'isoloir. La nature de mes valeurs n'étant pas influencée par la performance d'un parti politique de gauche ou de ses politiciens, la gauche, de par sa philosophie, demeure le côté de l'échelle politique qui me convient le mieux et pour lequel je vote.





2 commentaires:
Je suis jaloux de ton texte! Il est très bien écrit et je me retrouve parfaitement dans ton post!
Ce sujet est vraiment dans l'air! Comme je l'ai écris sur le site de Jimmy, il faudrait tenter de redéfinir cette dichotomie sur de nouvelles bases : ce que je propose est de la regarder selon les buts.
Publier un commentaire