Depuis quelques années, les églises délaissées du Québec sont menacées de disparitions ou de changement de vocations mettant en péril leur intégrité. Au niveau provincial, le nombre effarant d'églises bâties sur un même modèle apaise la délicatesse de la situation, mais au niveau municipal, c'est l'état d'urgence. La plupart des municipalités québécoises n'ont qu'une église, laquelle représente souvent à elle seule l'entièreté de leur héritage historico-culturel, en plus d'être généralement leur seule salle communautaire.
La réalité québécoise actuelle s'applique également au niveau mondial. Les 851 sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO sont à l'humanité ce que les églises de la province sont à leur municipalité: uniques, précieux et informatifs. Parmi ces sites, l'UNESCO en a inscrits officiellement 30 sur sa liste en péril, mais le nombre réel, sans en connaître la valeur exacte, est plus élevé.
L'exemple d'Angkor Vat, tel que présenté mercredi dernier à l'émission Une heure sur terre, est éloquent. Chaque jour, des milliers de touristes insouciants grouillent dans les moindres recoins de la cité sacré, à l'image d'un millier de rats vermillant pour fuir un navire sombrant. Ces visiteurs piétinent, grimpent, bouffent et boivent là où bon leur semble, sans respect pour les vestiges qu'ils ont le privilège de visiter.

Cette activité touristique menace également la cité «par en-dessous». En effet, le développement hôtelier s'accélère à un rythme effréné et chaque nouveau bâtiment draine la nappe phréatique servant de frêles fondations à la cité. Certains de ces hôtels sont situés à moins de 300 mètres du site.
Ce type de tourisme sauvage menace également d'autres sites historiques et culturels importants. Les pyramides de Gizeh ont longtemps inquiété les archéologues et les historiens, et bien que le gouvernement égyptien ait resserré son contrôle sur le tourisme, du travail reste à faire. L'archipel des îles Galápagos, qui a été inscrite sur la liste en péril en 2007, voit son fragile et unique écosystème menacé par une activité touristique accessible à de plus en plus de gens.
Outre le tourisme, des infrastructures humaines se font menaçantes. Ainsi, la citadelle médiévale d'Hasankeyf, en Turquie, est fortement menacée par un projet de barrage, tout comme la ville antique d'Assur, en Syrie. En Égypte, des travaux agricoles en périphérie de l'ancienne cité d'Abou Mena ont fait s'élever dangereusement la nappe phréatique, ce qui menace les ruines. À Dresde, en Allemagne, la construction projetée d'un pont menace le paysage culturel de la Vallée de l'Elbe.
Enfin, il y a les guerres. En Irak, deux sites ont été ou sont menacés par l'invasion étasunienne: un camp avec héliport fut installé au coeur des ruines de Babylone, alors que la ville de Samarra est devenue le théâtre de nombreux attentats entre chiites et sunnites depuis 2003. De nombreux sites du patrimoine mondial, à vocation environnementale, sont également en danger à cause des conflits intestinaux de divers pays africains.
Je peux comprendre qu'avec des revenus limités, certains états choisissent la survie de la population au détriment de la conservation du patrimoine. Toutefois, ce n'est pas le cas pour la plupart des sites considérés en péril. Pour ceux dont c'est vraiment le cas, je pense que c'est davantage la religion du capitalisme sauvage qui accule les gouvernements au pied du mur, les forçant à sacrifier la mémoire de leur passé.
Le capitalisme sauvage est également en cause lorsque c'est le tourisme qui est pointé du doigt. S'il est vrai que l'activité touristique est essentielle à la préservation du patrimoine, le problème surgit lorsque cette activité sert autre chose que la conservation. Les touristes d'Angkor Vat n'ont pas conscience de la fragilité du site et leur ignorance est maintenue intacte par une industrie touristique plus soucieuse des profits engendrés que de la pérennité du patrimoine. Bonjour le développement durable!
Je serais triste qu'un site historique soit sacrifié au profit des besoins essentiels des humains. J'aime plus l'être humain que l'histoire, donc mon coeur gros et ma gorge nouée feraient place à un sentiment de bien-être humaniste. Mais quand un site historique est menacé par l'idiotie humaine, alors ce gros coeur et cette gorge nouée laissent place à la frustration et au désespoir.