L'esprit critique: un défi historique
Il y a déjà plusieurs mois que germe dans ma tête l'idée de rédiger un billet sur la discipline historique. À l'instar de toute science, et même de toute forme de discipline, l'histoire répond à un abécédaire remplit de règles, lesquelles sont généralement respectées par les historiens. Ceci n'exclut pas que des historiens fassent abstraction d'une ou de plusieurs règles, parvenant normalement à prouver que leurs écarts servent la discipline plutôt que lui nuire.
L'une des règles les plus importantes, sinon la plus importante, est la capacité de conserver un esprit critique et ce, en tout temps. En première lecture, cette règle paraît toute naturelle et allant de soi, mais elle peut représenter un véritable défi pour plusieurs personnes. En effet, les valeurs personnelles, lesquelles influences inévitablement nos croyances, peuvent rendre difficile l'application d'un esprit critique.
En guise d'exemple, je me rappelle de mon cours d'introduction à l'histoire de l'Antiquité. Ma professeure avait alors servi un avertissement aux femmes de la classe, leur expliquant qu'elles devaient éviter le piège d'analyser l'histoire à travers la perception moderne de la condition féminine. Autrement dit, l'erreur à éviter était de porter un jugement sur les civilisations antérieures selon des valeurs résolument actuelles, comme de qualifier la civilisation Gréco-romaine de sexiste (ou d'archaïque) parce que la femme y est toujours sous la tutelle d'un homme, de sa naissance jusqu'à sa mort.
Cette anecdote n'est qu'un exemple, car l'esprit critique doit s'appliquer à tous les thèmes, les époques et les sphères de la discipline historique. Les pacifistes doivent éviter d'analyser les acteurs de la guerre de Cent Ans en fonction de leur haine de la guerre; les athées et/ou les personnes en faveur de la laïcisation doivent faire attention lorsqu'ils posent leur regard sur la croisade contre les Cathares; les détracteurs de l'Oncle Sam doivent surpasser les reproches qu'ils formulent à l'égard des États-Unis lorsqu'ils se lancent dans l'histoire de ce pays (mon professeur d'histoire états-unienne avait servi cet avertissement au début du cours). Je pourrais continuer la liste, mais je pense que ces quelques exemples sont suffisants.
Dans la même avenue, il est important d'être capable de critiquer les sources. Qu'il s'agisse de nos valeurs personnelles, d'un désir de protéger le résultat de ses recherches ou simplement parce que nous sommes attachés à nos croyances (il n'est pas nécessairement question de religion), il faut savoir critiquer nos sources, qu'elles renforcent nos hypothèses ou qu'elles les affaiblissent.
La source infaillible n'existe pas. Si on peut affirmer que deux avions ont percuté le World Trace Center le 11 septembre 2001, il est beaucoup plus difficile d'en affirmer avec certitude les causes, les acteurs et la chronologie précise (et étendue dans le temps) des événements. L'historien, ou l'enquêteur, puisqu'il s'agit d'un événement encore récent, pourrait développer une théorie en s'appuyant sur des sources qu'aussitôt un collègue développera une théorie contraire s'appuyant également sur des sources.
L'histoire récente regorge de sources. Dans un sens, ceci permet à un historien d'étoffer son hypothèse en recueillant un maximum de sources la corroborant. La technologie permet aussi de conférer aux sources une certaine crédibilité. Cependant, cela offre également aux détracteurs les sources nécessaires pour remettre en cause l'hypothèse du premier. Ainsi, l'historien doit toujours garder en tête qu'à l'ensemble des sources qui lui permettent de construire une hypothèse, il existe un ensemble de sources capable de l'affaiblir, voire carrément l'anéantir.
L'histoire ancienne offre beaucoup moins de sources. Il est ainsi plus difficile d'établir avec certitude les faits et cela explique pourquoi l'histoire de l'Antiquité et du Moyen Âge sont en constante mutation, malgré des points de repères stables. À l'instar de l'histoire récente, il arrive que deux sources contradictoires s'affrontent. Or, contrairement à l'histoire récente, dont les sources ont souvent les mêmes forces, car elles sont plus facilement vérifiables, les sources de l'histoire ancienne ont les mêmes faiblesses, car elles sont plus difficilement vérifiables.
Les historiens dont le travail est le moins respecté ne sont pas nécessairement ceux qui ne présentent pas un nombre suffisant de sources et/ou des sources indiscutables, mais ceux qui omettent volontaires les sources affaiblissant leurs théories, ou qui ne retiennent des sources que les déductions, parfois tirées par les cheveux, qui leur conviennent. Par extension, une œuvre historique (livre, documentaire, article, etc.) qui n'amène pas le lecteur à réfléchir sur les sources ou les hypothèses présentées est une œuvre de qualité douteuse.
P.S.: Je sais que l'exemple des attentats du 11 septembre n'est pas le plus approprié. Je crois qu'il existe une différence entre l'émission d'hypothèses historiques et la réaction face à un sujet d'actualité. Cependant, cet événement donne lieu à tellement d'hypothèses et d'opinions divergeantes qu'il m'apparaissait plus aisé de le citer pour expliquer la difficulté qu'apporte une abondance de sources.





2 commentaires:
Texte très intéressant!
T'as lu mon billet sur le documentaire Zeitgeist? Je serais bien curieux de savoir ce que tu en penses. Il expose entre autres un point de vue sur la religion catholique et les attentats du 11 septembre.
Salut Renart,
Probablement que je l'ai déjà lu, mais j'en referai de nouveau la lecture afin de te faire part de mes impressions.
Merci pour ton commentaire.
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