Le laisser-aller économique est une philosophie qui prévoit de minimiser, voire éradiquer lorsque c'est possible, les mesures visant à contrôler l'économie. On offre ainsi une plus grande liberté de mouvements aux gens d'affaires et on laisse miroiter que l'essor économique est accessible à tous. C'est là l'essence même du rêve américain (sic), lequel perdure encore aujourd'hui malgré une réussite très discutable, presqu'utopique.
Les États-Unis d'Amérique ont connu deux grandes périodes de laisser-aller économique, lesquelles sont accompagnées d'une certaine opulence. Mais dans les deux cas, le réveil à été brutal pour les États-Unis.
Après la guerre de Sécession, les États-Unis sont entrés dans la première grande période. Suite logique à l'indépendance états-unienne, cette période s'appelle Gilded Age, l'apogée du capitalisme sauvage. C'est à cette époque que l'expertise états-unienne prend véritablement naissance avec des hommes comme Andrew Carnegie, John Rockefeller, J.P. Morgan et John Deer. Le but des États-Unis est de stimuler une économie intérieure forte, puisqu'à cette époque, le pays est très replié sur lui-même.
L'exemple de Carnegie démontre qu'effectivement, la porte du succès est ouverte à tous. Né dans une famille pauvre d'Écosse, il est pourtant devenu l'un des plus grands entrepreneurs de l'histoire états-uniennes en créant, notamment, la Carnegie Steel Co, qui deviendra plus tard la U.S. Steel Co. Carnegie est se qu'on appelle un self-made man.
Cependant, si la porte était ouverte à tous, elle donnait accès à un espace très restreint, très rapidement rempli de quelques privilégiés. Donc, même si la porte restait ouverte, plus personne ne pouvait rentrer. C'est ce qui s'est passé entre 1865 et 1901 aux États-Unis.
Les self-made men contrôlaient leur production de A à Z, de la matière première aux produits finis. Il n'y avait pas de place pour la sous-traitance. Tous les ouvriers qui participaient à l'élaboration du produit dépendaient directement du grand manitou, lequel profitait sans scrupules d'eux. Les conditions de travail et de vie des ouvriers étaient exécrables, mais l'économie allait bien.
De puissants trusts se sont créés afin de permettre à la poignée d'hommes qui contrôlaient l'économie de la contrôler encore plus. Certains self-made men détenaient des villes entières sur lesquelles ils exerçaient leur joug. Les tentatives de syndicalisations furent de lamentables échecs. Les patrons parvinrent à imposer un syndicalisme patronal, sorte de réponse mesquine à une certaine pression populaire.
Cette période se conclu sur un réveil brutal. L'arrivée du progressisme fut une bénédiction pour la grande majorité des états-uniens, elle représentait, bien évidemment, un recul pour la plupart des hommes d'affaires et la classe dirigeante. Sous Teddy Roosevelt, un républicain étrangement progressiste, des amendements et des lois furent adoptés pour aider les fermiers et les ouvriers.
La deuxième époque du laisser-aller économique se situe entre 1918 et 1929. Ce sont les Années folles, le Roaring Twenties. Après la guerre 14-18, les États-Unis voulurent connaître à nouveau l'essor économique de la Reconstruction (l'après 1865). Le retour des soldats, remplacés par des immigrants et des Noirs dans les usines, créa des remous aux débuts, mais l'opulence économique revint rapidement.
Cette opulence se caractérise par l'arrivée, ou plutôt l'essor massif, d'une pratique économique: le crédit. Effectivement, le crédit existait déjà, mais sa pratique était limitée au monde des affaires. Dans les années 20, le crédit s'étendit à tout le monde. Vraiment tout le monde. Le petit fermier et l'ouvrier en bas de l'échelle pouvaient obtenir du crédit auprès des banques, lesquelles n'étaient rien d'autre que de puissants trusts s'étant spécialisés dans le commerce bancaire.
Les banlieues se développèrent, les familles achetaient aisément des voitures, des appareils électroménager et l'industrie du tourisme naquit. Les gens, même les moins riches, pouvaient s'offrir du divertissement. L'Amérique (sic) souriait à pleines dents blanches. Le soleil ne se couchait jamais, les routes se pavaient et le chemin de l'Éden se dressait pour la jeune et fougueuse Amérique.
Cette fois-ci, le réveil fut brutal pour tous les États-uniens, et plus encore, pour le monde occidental entier. Il y a de nombreuses raisons pour expliquer la Grande dépression. Je ne ferai pas l'exercice d'en faire la dissection. D'ailleurs, plusieurs explications demeurent contestées aujourd'hui.
Le fait est que les Américains — dans le sens des habitants du continent — ont mangé toute une claque. Quelle partie de la population fut le plus durement touché? Si vous répondez fermiers et ouvriers, vous mettez dans le mille. Les plus riches perdirent des plumes également, mais ils en avaient tellement que des familles comme les Kennedy ont traversés la Grande Dépression dans un certain confort. Ce qui n'empêcha pas que tous virent leur situation largement diminuée et que la peur gagna toutes les tranches de la société.
C'est un autre Roosevelt, cousin de Teddy, qui mit un terme à la seconde crise causée par le capitalisme sauvage. Franklin Delano Roosevelt n'avait pas de programme électoral lors des élections de 1932. Sa campagne ne se résumait qu'en un seul mot: action.
Ça vous rappelle quelque chose? Ne tombez pas dans le piège du rapprochement. Les situations sont extrêmement différentes, les besoins de la population également, ainsi que l'ambition des politiciens en cause.
Bref, Roosevelt ne savait pas encore ce qu'il allait faire, mais il envoya comme message à la population désœuvrée des États-Unis qu'il allait tout essayer. C'est ce qu'il fit. Durant les premiers cents jours de son administration, Roosevelt adopta une quinzaine de lois importantes. Plusieurs d'entre elles ne passèrent pas le cap de la première année, car dans leurs formulations d'origines, elles contrevenaient à l'autonomie des états. Ce qui n'empêche pas que Roosevelt a sorti les États-Unis de la noirceur et que cette réussite lui procura plusieurs mandats successifs. Il est d'ailleurs le dernier président des États-Unis à avoir fait plus que deux mandats.
Ce qu'il faut retenir de ce long billet sur deux périodes importantes de l'histoire états-unienne, et donc nord-américaine?
Ma réponse est toute personnelle, mais je dirais que ce que je retiens, c'est qu'on n'apprend pas vite de ses erreurs. À deux reprises, le capitalisme sauvage a mené les États-Unis au bord du gouffre. La première fois, une seconde guerre civile a bien failli éclatée. La seconde, le pays a bien failli cesser carrément d'exister.
Pourtant, le capitalisme sauvage a la vie dure aux États-Unis. Malgré les exemples de l'histoire, les gens aiment bien croire que le rêve américain leur est toujours accessible. Qu'eux, contrairement à leurs innombrables prédécesseurs qui se sont cassés la gueule, parviendront à améliorer, de façon permanente et idyllique, leur situation. Sauf que le darwinisme social aussi à la vie dure et chaque accession au rêve américain signifie que des milliers, des centaines de milliers, d'autres vies sont écrasées.
Les chances que nous nous retrouvions dans la portion négligées et maltraitées de la population sont beaucoup plus grandes que l'inverse. Pourtant, l'espoir nous fait préférer une administration risquée, mais libérale, à une administration sécuritaire, mais équitablement contraignante.
Et quel est le modèle politique du Canada? Si notre mode de scrutin nous viens de Grande-Bretagne, la presque totalité de notre philosophie politique canadienne est une copie des États-Unis. Il en va de même pour notre modèle économique.
Actuellement, au Canada, nous sommes en train d'ouvrir grands les bras au capitalisme sauvage états-unien.